Pierre TREILHES

ou

LA MÉTAMORPHOSE DES REBUTS

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                                                                                           « Ne vient de nous-même que ce que

                                                                                             nous tirons de l'obscurité qui est en nous

                                                                                             et que ne connaissent pas les autres »

                                                                                                             Marcel Proust.

 

 

 

 

       Tel jour, une fillette batifole dans l'atelier du peintre : on lui a donné toute liberté.

Entre ses doigts, crayons et pinceaux s'activent. La blondinette passe les couleurs avec des gestes saccadés, un peu comme si elle tricotait , pour avancer, toujours aller plus loin. Bientôt, le jeu des couleurs ne lui suffit pas : elle découpe des morceaux de feutrine bleus, jaunes, rouges, les jette à l'emporte-pièce sur la page, les cerne de gros traits noirs... L'effet surprend le peintre avant de le séduire. Il se rappelle une œuvre d'adolescence : la cité médiévale de Cordes représentée avec des bouts de cuir rapportés. Il se prend au jeu de la fillette. Une phrase d'Henri Miller lui revient en mémoire : « Le tout est d'acquérir le courage de faire ce que font les enfants quand ils ne savent rien ». Il coud une poupée de chiffon à même un

pan de rideau, ajoute coton, raphia, tresses de laine jusqu'à un petit broc à l'émail écaillé. L'œuvre singulière, toute en relief avec intrusion de métal, glisse un clin d'œil malicieux aux toiles accrochées aux murs. Elle semble inviter l'artiste à leur être infidèle, à devenir aussi de temps en temps un insoumis du peintre même, afin d'entreprendre le voyage initiatique et poétique qui arrache du sens à un assemblage d'objets. Le peintre souscrit à l'invite , et c'est ainsi que Pierre Treilhes, de tâtonnements en glissements puis d'élans en plongées, va découvrir la sculpture par détournement d'objets.

 

         Au reste, les objets auxquels l'artiste a recours sont plutôt insolites :ustensiles usagés, vieux outils rouillés, jetés au rebut, oubliés, abandonnés dans des cabanes de vignes, des remises, des caves, des greniers, parfois proposés aussi dans les brocantes : tenailles, râpes, égoïnes, instruments aratoires, lames de faux, hachoirs, engrenages, serpes, espagnolettes, serrures, tranchants de cognées, fourches édentées, ouvre-boîtes, ressorts, tout un bric-à-brac échappé droit de l'inventaire de Prévert et que le premier venu dénommera « ferraille ».

 

       Le pari de l'artiste est de tirer ces objets de leur inutilité pour leur redonner vie, leur faire retrouver un peu de la valeur ancrée à l'expérience qu'on avait d'eux, les couronner d'une nouvelle jeunesse en les détournant de leurs fonctions premières pour les investir de significations plurielles.

 

       Règle du créateur: faire quelque chose de rien.

 

 

       Ici, le geste d'associer tel objet à tel autre, - tout comme le choix de n'en rien faire et de laisser au contraire l'objet seul dans une posture donnée, ne relèvent pas d'une expérimentation du pur hasard. C'est que l'artiste est porteur de mondes révolus, d'une imagerie qui remonte à l'enfance, le tout identifié à son expérience et à sa personnalité. Chaque réalisation artistique vient confronter une longue période de survie à l'intensité d'une frange de vie très courte, celle que requiert sa décision de faire d'une faucille un appendice de coq, d'un engrenage les spires d'une coquille d'escargot, d'un fer à cheval la table d'harmonie d'un violon. Né de ce que l'artiste a de plus enfoui et de plus secret en lui, ce court instant de création où s'abolissent espace et temps consacre son authenticité de créateur.

 

        Habileté de l'artiste, les outils, revus et corrigés, battus de braise et d'étincelles, disparaissent derrière l'image qu'ils donnent à voir. Chaque œuvre, de par sa valeur symbolique, s'offre in fine comme une forme de communication affranchie des jours et des lieux parce qu'elle possède ce « noyau d'imaginaire et de réflexion » sans lequel l'art tourne à vide. Si l'on devine la jubilation de l'artiste dans le détournement de certains objets, force est de reconnaître qu'il prend toujours le soin de tenir l'humour en laisse afin que ce dernier ne prenne pas le pas sur la sculpture. On oublie alors jusqu'au mécanisme de mise en œuvre. « Venise » est là ; on voit la cité des Doges, non la combinaison de serrures, de cadenas et de clés qui en impose l'idée. Si le sécateur s'oublie à la crête d'un coq ou le coutre d'un soc au rostre d'un squale, c'est que l'œuvre poursuit son chemin ( on serait tenté de dire sa « mue ») dans l'imagination de qui la regarde. C'est en cela que les sculptures de Pierre 'I'reilhes méritent le nom d'œuvres d'art. Elles provoquent un échange, exigent qu'on fasse mouvement vers elles. Elles sont un lieu de résonances affectives : ici, toute la solitude du monde vient se lover dans la silhouette à bosse d'un condor , là, il suffit d'une aile de papillon pour délivrer la promesse de jours heureux... Ainsi, l'amateur d'art et le simple spectateur participent ils eux aussi au processus créatif.

 

        Comme l'art est ici création quotidienne, l'artiste se trouve souvent en butte aux vicissitudes du faire, mais il n'est doute, incertitude ou interrogation qui ne se résolve dans la formule qu'il a érigée en règle de comportement et qui inscrit sa démarche dans une philosophie d'être.

« l'essentiel est de faire ».

 

       Ainsi va Pierre Treilhes, dans son atelier des Cabannes, au pied de la cité de Cordes, le pinceau dans une main, le chalumeau dans l'autre, peinture et sculpture s'épaulant en sa quête, comme sous le joug deux bœufs vont de l'avant et creusent leur sillon.

 

        Au mur, la poupée de chiffon au petit broc à l'émail écaillé mesure le chemin parcouru.

 

André F. JEANJEAN